Les éléments financiers présentés au procès fédéral de Miami relancent les interrogations sur le rôle de l’ancien responsable politique haïtien dans les préparatifs ayant précédé l’assassinat du président Jovenel Moïse.
Plus de cinq ans après l’assassinat du président Jovenel Moïse, survenu le 7 juillet 2021, les procédures judiciaires menées aux États-Unis continuent de mettre en lumière les circuits financiers et les relations entre plusieurs personnes impliquées dans le complot présumé. Parmi les éléments les plus troublants figure un transfert de 15 000 dollars effectué le 3 juin 2021 et associé, lors du procès fédéral de Miami, au nom de Phenel Gordon Désir, également connu sous le nom de Désir Gordon Phénil.
Selon le Miami Herald, lors du témoignage d’un expert-comptable du gouvernement américain pendant le procès lié à l’assassinat, cette transaction figurait parmi les dépenses examinées par les enquêteurs. Le témoin a expliqué que l’argent était destiné à James Solages pour l’achat de matériel désigné dans les communications par le terme codé anglais « screws », c’est-à-dire « vis ». Selon son témoignage, ce terme faisait référence à des munitions.
Cette information soulève une question essentielle : quel rôle exact Me Gordon Phénil Désir a-t-il joué dans la circulation de ces fonds et dans les préparatifs de l’opération contre le président haïtien ?
Un transfert bancaire au cœur des interrogations
Le 3 juin 2021, environ un mois avant l’assassinat, plusieurs échanges financiers et messages concernant l’acquisition d’équipements étaient enregistrés entre des personnes liées au projet de Christian Emmanuel Sanon.
D’après le compte rendu du Miami Herald, l’expert-comptable a notamment mentionné un transfert bancaire de 15 000 dollars vers Phenel Gordon Désir, présenté comme un associé de Sanon et l’ancien secrétaire exécutif du parti politique Ayiti 2054.
Le même article rapporte que l’argent était destiné à l’achat de munitions par James Solages. Les éléments cités au procès font également état de communications entre Walter Veintemilla, Christian Emmanuel Sanon et d’autres protagonistes autour de cette somme.
Il convient toutefois de préciser que les informations publiées ne permettent pas, à elles seules, de reconstituer avec certitude toutes les étapes du transfert, notamment le rôle précis du compte bancaire de Me Gordon dans l’acheminement final des fonds vers Solages.
Cette distinction est importante : le fait qu’un transfert soit associé au nom d’une personne ne démontre pas automatiquement que celle-ci connaissait sa destination finale ou qu’elle participait à un projet criminel. Ce sont précisément les circonstances de la transaction, les communications qui l’accompagnent et les éventuelles preuves de connaissance ou d’intention qui doivent être examinées.
Des messages qui éclairent les préparatifs de l’opération
Les documents judiciaires reproduits par Le Quotidien 509 dans sa traduction française d’une plainte déposée par Martine Moïse décrivent plusieurs échanges du 2 et du 3 juin 2021.
Le 2 juin, James Solages aurait envoyé à Antonio Intriago une photographie le montrant avec plusieurs personnes impliquées dans le projet, accompagnée d’un message indiquant qu’ils étaient en train de travailler sur les plans de l’opération.
Le lendemain, Walter Veintemilla aurait indiqué avoir transféré 15 000 dollars à Solages pour des « vis ». Dans les messages rapportés, Intriago informait également Solages que l’argent était en route et évoquait la nécessité de disposer des équipements nécessaires.
La plainte explique que les termes « vis » et « clous » servaient de références codées aux munitions, tandis que les mots désignant les outils renvoyaient aux armes à feu.
Ces éléments contribuent à documenter les préparatifs matériels du complot. Ils ne doivent cependant pas être automatiquement attribués à chaque personne dont le nom apparaît dans les circuits financiers : la participation et le degré de connaissance de chacun doivent être établis individuellement.
La question des déclarations attribuées à Me Gordon
Un autre point mérite d’être éclairci : les explications que Me Gordon Phénil Désir aurait fournies devant la justice haïtienne au sujet de ses relations avec certaines personnes impliquées dans cette affaire.
Selon les informations communiquées à notre rédaction, il aurait expliqué avoir simplement prêté un véhicule à un ami chargé d’aller chercher des journalistes à l’aéroport. Cette version, si elle est confirmée par le procès-verbal ou par un enregistrement authentifié de son audition, doit être comparée aux autres éléments matériels du dossier.
Des interrogations ont également été soulevées au sujet de messages qui lui seraient attribués et qui évoqueraient une attaque contre le président le 3 juin 2021. Notre rédaction n’a toutefois pas pu confirmer indépendamment, à partir des sources consultées, le contenu exact de ces messages, leur authenticité ni leur présentation devant un tribunal.
Il serait donc prématuré d’affirmer que Me Gordon a menti devant la justice ou qu’il a personnellement participé à la préparation de l’assassinat sur la seule base de ces informations. Pour établir une contradiction, il faudrait disposer des déclarations judiciaires originales et les confronter aux messages authentifiés ainsi qu’aux preuves bancaires.
Des réponses toujours nécessaires
L’assassinat de Jovenel Moïse ne peut être compris sans examiner les moyens financiers, les achats d’équipements, les déplacements et les relations entre les différents protagonistes du dossier.
Le transfert de 15 000 dollars mentionné au procès de Miami constitue un élément sérieux qui mérite une clarification complète. Il reste notamment à déterminer la fonction exacte du compte bancaire associé à Me Gordon, les instructions données concernant les fonds, la destination effective de l’argent et ce que l’intéressé savait de l’utilisation prévue de cette somme.
Il est également nécessaire de rechercher et de vérifier sa réponse à ces éléments, ainsi que tout document judiciaire permettant de connaître son statut procédural exact.
La justice doit pouvoir établir les responsabilités sur la base de preuves vérifiables, sans confusion entre les personnes citées dans une transaction, celles qui connaissaient les objectifs du projet et celles dont la participation criminelle aurait été démontrée.
L’enjeu dépasse le sort d’un individu. Pour la famille de Jovenel Moïse et pour la population haïtienne, la recherche de la vérité exige que les circuits financiers soient retracés, que les contradictions éventuelles soient examinées et que toute personne dont le rôle est établi réponde de ses actes devant la justice.
